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La page d'Histoire - Métiers d'antan : la culture du tabac
La Tabaculture
Dérivé du nom espagnol tabaco, le tabac est le nom vulgaire d'une plante du genre nicotonia, de la famille des solanacées qui fut découvert par Christophe Colomb lors de sa première expédition en Amérique. Cette plante était fumée par les habitants de San Salvador, sous la forme d'une feuille enroulant d'autres feuilles. Les Espagnols, qui débarquèrent lors des expéditions suivantes, se mirent petit à petit à fumer cette plante et à l'apprécier. Ils en envoyèrent quelques graines en Europe vers 1518. C'est à cette époque que l'Espagne commença cette culture suivie quelques années plus tard par le Portugal. Il fallut attendre 1556, pour que la France connaisse le tabac grâce au Père Thévet, Capucin d' Angoulème, qui en rapporta quelques graines d'Espagne. Le développement de son usage débuta en 1560, lorsque Philippe Nicot, ambassadeur de François 1er au Portugal, en rapporta une petite quantité à Catherine de Médicis qui en fut une des premières consommatrices. C'est pour ces raisons que le tabac fut d'abord connu sous le nom de "Nicotiane" et "d'herbe de la reine". Plus tard on l'appela encore "herbe du grand prieur" parce qu'un prince de la maison de Lorraine, Grand Prieur de France contribua à le mettre à la mode. Les Européens commencèrent comme les Américains à le fumer puis ils eurent l'idée de le respirer (la prise) et enfin de la mâcher (la chique). Il fallut attendre 1811 (institution de la régie) pour que la culture du tabac devienne réglementée et fasse l'objet d'un monopole. On le cultive alors sous le nom de nicotiana tabacum à fleurs rouges ou nicotiana à fleurs jaunes. La culture du tabac devient alors réglementée, seulement autorisée dans quelques départements, elle est encore aujourd'hui surveillée par le service d'exploitation des tabacs et allumettes, et la récolte doit être fournie en totalité à l'administration à une date fixée par elle. la culture du tabac nécessite des sols riches, profonds et sains. Le planteur fume abondamment sa terre avec du fumier et du nitrate ce qui lui permet d'augmenter considérablement son rendement. Dans nos régions, où les premières plantations virent le jour en 1920, le planteur n'est pas souvent possesseur de la terre qu'il cultive ; il la loue. Pour un propriétaire terrien, louer à un planteur est une bonne affaire, qui présent outre la location un double avantage, celui de récupérer l'année suivante une terre qui a bien été entretenue et parfaitement fumée ; car afin de préserver le rendement il n'était pas recommandé de planter deux années de suite au même endroit. Il est vrai qu'en contre partie, le fermier devait vers le mois de février, labourer, herser et rouler le terrain sous l'oeil vigilant et parfois critique du planteur qui était très exigeant quant à la préparation de la terre. En outre, tout au cours de l'année, il devra également assurer le transport à différentes périodes de l'année. Ces prestations étaient comprises dans le prix de la location de la terre. Tout commençait par la germination des graines fournies gratuitement par l'administration ou récoltées sur les porte graines l'année précédente (ce qui était rigoureusement interdit). Cette germination est souvent faite à l'intérieur de l'habitation, dans de petits bacs, à la fin de l'hiver. Vers le mois de mars, notre planteur va construire sa couche où il pourra placer ses plants afin qu'ils grandissent. Là, les plantes seront élevées avec soin : arrosage régulier, démariage toutes les semaines, exposition progressive aux conditions atmosphériques extérieures par l'ouverture de la couche. Vers le 15 mai, ces plants qui comportent alors cinq ou six feuilles seront repiqués en pleine terre. C'est ainsi que le planteur repiquera plusieurs dizaines de millliers de pieds dans une terre soigneusement préparée en fonction de la surface de son champ. Il fallait 40 000 peids pour un hectare. Souvent afin de protéger la plante des caprices du temps et notamment des vents dominants, il entourait sa plantation de plusieurs rangs de maïs. Dès que laplantation était termimée, il fallait traiter contre le mildiou, le phylloxera ou autres maladies. Chaque jour, il fallait également passer dans le champ pour remplacer les quelques pieds malades, grignotés par un lapin ou attaqués par un parasite. Parfois les caprices d'une averse de grêle ou d'une gelée tardive vont le contraindre à remplacer tout ou partie des plantations. Le tabac est une plante fragile qui demande beaucoup de soins dans les premiers temps de sa croissance. Aussi le planteur, qui est réputé pour son savoir faire, tant pour obtenir des plants, que pour les transplanter en pleine terre, doit-il apporter à son champ des soins journaliers : binage, nettoyage, désherbage manuel, car la mécanisation d'une telle culture ferait prendre trop de risques à la plante. Ah ! il fallait voir leur fierté de montrer un champ propre, sans aucune ordure. Cela ferait pâlir d'envie nos cultivateurs d'aujourd'hui, qui ne s'embarrassent plus à nettoyer leurs champs, mais préfèrent régler leurs problèmes à grands renforts de pesticides. Le planteur de tabac était un homme qui savait vivre en parfait harmonie avec la terre et les saisons. Attentif à tous les signes de la nature, il savait prédire le temps qu'il ferait le lendemain et organiser sa semaine de travail en fonction des intempéries car son principal souci était qu'une averse de grêle ou une pluie forte vienne abîmer sa récolte. Dans le courant du mois de juin, lorsque la plante parvient à maturité, il étête alors pied à pied et ne laisse subsister que douze feuilles qui forment trois étages : les basses, les médianes et les couronnes. Cette opération s'appelle "l'épamprement". Il laisse toutefois subsister quelques pieds, soigneusement cachés, qui deviendront ses porte-graines de l'année suivante. Cette pratique était strictement interdite par la loi, mais néanmoins, comme les graines obtenues étaient de bien meilleure qualité que celles fournies par l'administration, beaucoup de planteurs passaient outre cette interdiction. Jusque fin juillet, il surveille sa récolte, pratique l'ébourgeonnage et brûle les rejetons en déposant à l'aide d'une burette, de l'huile à base de colza afin d'éviter que la plante ne fleurisse. Fin juillet, vient l'époque des feuillettes et du nettoyage des pieds de tabac. Il faut savoir que le peid, dont la taille n'excédait pas dix centimètres lors de sa plantation, possède maintenant des feuilles d'une trentaine de centimètres. Si la plante est parvenue à maturité au mois de juillet, la récolte de l'année sera bonne. Les quatre feuilles du bas sont alors coupées, elles s'appellent les feuillettes et constituent la première étape de la récolte. Après séchage, elles seront rentrées puis passées au four, avant d'être livrées vers le mois de décembre. Elles serviront à réaliser le tabac fin. Les plantes ne comportent plus maintenant que huit feuilles. Notre planteur va, de la fin juillet à la fin août, ébourgeonner plusieurs fois la plante afin d'assurer un meilleur développement aux feuilles qui restent. Entre temps, il faut construire le séchoir. Auparavant, cette construction était entièrement faire de paillassons de paille, adossés deux par deux, sous lesquels les filasses de tabac étaient étendues. Au cours des années soixante, avec l'apparition des films de plastique résistant, le séchoir devient un abri de plusieurs dizaines de mètres de long, sur plusieurs dizaines de mètres de large, dont l'ossature est constituée par plusieurs lignes de perches, espacées de soixante centimètres, plantées tous les deux mètres. Chaque perche est reliée sur une même ligne par un fil de fer, qui va servir à la fois de support au paillasson de plastique et de fil à suspendre les filasses de tabac, lors de leur séchage. Lorsque le planteur avait terminé de placer ses perches et de tendre ses fils de fer, il pouvait placer la toiture. Celle-ci est constituée d'un cadre de lattes de bois de dimension de 1m80 au carré, sur lequel une feuille de plastique transparente est fixée. Ces paillassons attachés sur les fils de fer avec une légère pente de chaque côté, constituaient la couverture du séchoir. Les côtés étaient souvent réalisés à l'aide d'anciens paillassons de paille ou de paillassons de bois. La construction de ce séchoir débutait en juin et devait être terminée en totalité pour la fin du mois d'août. Néanmoins le planteur découpait souvent sa construction en deux ou plusieurs étapes : la première qui comportait un ou deux corridors (un corridor est une ouverture à deux pans constituée de deux paillassons de largeur) devait lui permettre d'abriter les feuillettes. Il fallait que le séchoir soit totalement terminé avant la fin août, pour rentrer le reste de la récolte.
Toutes ces opérations étaient entièrement manuelles et nécessitaient beaucoup de main d'oeuvre que le planteur trouvait dans le village, surtout parmi les plus jeunes. En effet, cette période de travail aux champs correspondait avec les vacances scolaires, et il n'était pas rare d'employer en plus des quelques femmes habituées, une ribambelle de jeunes garçons et filles, venus "gagner" quelques sous, pour renforcer leurs économies à l'approche de la rentrée scolaire et surtout de la ducasse d'automne (qui avait lieu le second dimanche de septembre). Naturellement, la journée commençait tôt le matin, et se terminait avec la fin du jour. Souvent, il n'était pas question de retourner chez soi le midi pour aller déjeuner et le pique-nique était de rigueur. Cela était bien sympathique, et se déroulait dans la bonne humeur, un peu sous la forme d'une fête champêtre et familiale. Garçons et filles y faisaient parfois leur première rencontre et certains de nos anciens pourraient peut-être nous raconter que c'est là que se nouèrent leur idylle. Naturellement l'ambiance ne nuisait en rien au sérieux du travail dont le planteur surveillait l'avancement.
A partir de ce moment, vers le mois de novembre et jusqu'à la fin février, le tabac appelé "le gros", en opposition aux "feuillettes", va être manipulé une dernière fois afin d'être trié par tailles : les petites, les moyennes, les grandes et surtout par qualité : les perforées, les tachées, les sans-défaut... Ces feuilles, une fois triées, seront comptées par cétégories, mises en manoques (paquet de 24 feuilles reliées entre elles à l'aide de la vingt-cinquième), elles mêmes mises en bottes à l'aide du botteloir. Cette opération de tri est souvent réalisée par l'épouse du planteur, car dans nos régions, celui-ci a souvent un second emploi. C'est ainsi qu'à Marquillies, bon nombre d'entre eux étaient employés comme saisonniers, à l'usine Béghin durant les campagnes de betterave. Au mois de février, l'ensemble de la récolte, une fois triée et comptée, pourra être livrée à la SEITA. ce jour-là est un grand jour de vérité, toutes les balles du planteur sont chargées sur une plateforme agricole, que le fermier met à disposition, afin d'être menées au lieu de livraison, où la récolte sera évaluée par les experts avant d'être expédiée à la SEITA. Ce lieu de livraison, qui était à Béthune durant la première moitié du siècle, fut transféré à La Bassée durant la seconde. Pour se rendre à Béthune, avec une voiture à cheval chargée de balles de tabac, si le temps était clément, il fallait une journée. Si par malheur la neige ou le verglas faisait son apparition, cela devenait un véritable exploit de faire grimper la côte qui menait à l'entrée de Béthune, à l'attelage souvent lourdement chargé. Mais le planteur n'a pas attendu cette opération pour se mettre à préparer la saison suivante, puisqu'il a déjà fait germer ses graines qui pourront bientôt être plantées dans la couche qu'il aura reconstruite. Ainsi s'écoulait autrefois la vie des planteurs au rythme des saisons. Chaque saison avait son activité, le printemps pour la germination et la plantation, l'été pour la récolte, l'automne pour le séchage, l'hiver pour préparer la livraison et la saison suivante. Marquillies, dans les années 1940-1950 a compté jusque plus de cinquante planteurs. Le dernier champ de tabac a été planté en 1987 par Albert Lepoivre et son épouse Jeanne-Marie. Ils furent les derniers planteurs de tabac de Marquillies, malheureusement ce champ qui était situé à côté du forage, ne fut jamais récolté, puisqu'Albert décéda le 7 juillet, quelques jours avant de cueillir les feuillettes. Ainsi disparut ce métier de notre village ; le verra-t-on revivre un jour ? C'est peu probable, vu la chasse que le gouvernement conne actuellement aux consommateurs de tabac. Et puis d'ailleurs, qui voudrait encore aujourd'hui, se lancer dans une métier où peu de choses peuvent être mécanisées, ou presque tout doit être fait manuellement, et où les congés n'existent pas ? Revue N° 2 éditée par le Cercle Historique de Marquillies en 1998 Michel André Weugue, membre du Cercle Historique de Marquillies Date de création : 12/10/2008 @ 12:16
Dernière modification : 15/10/2008 @ 19:20
Catégorie : La page d'Histoire
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